Lycée Félix Eboué : Pour la réussite de tous

Le passage de Jean d’Amérique en Amérique restera longtemps dans les mémoires

Par Jonas Charlecin

Qui suis-je ?

Poète, dramaturge, slameur, Jean Celvius, dit Jean d’Amérique, porte plusieurs casquettes lorsqu’il s’agit du domaine des lettres. De passage en Guyane française pour la 12ème édition du salon du livre, du 04 décembre au 10 décembre 2022, le gagnant du prix RFI théâtre 2022 a déposé ses valises au lycée Félix Éboué où il a été à la rencontre d’un public passionné de lecture et d’écriture : un club bourré de talents, « je le vois dans leurs yeux » a remarqué ce dernier, émerveillé par ce groupuscule d’élèves qui sont venus curieusement… rien que pour l’écouter.
Curieux, certains élèves ont fait des recherches sur l’auteur pour savoir qui il est, d’où il vient, ce qu’il a publié etc. Cependant, pour être sûr que personne ne soit frustré en rentrant chez soi, telle la fameuse fiche de renseignement que les élèves peinent à rédiger au début de l’année scolaire, Jean d’Amérique avait à répondre à une liste de questions, se résumant succinctement par le bien connu « qui suis-je ». Alors, bien loin de faire de la philosophie, l’éminent poète haïtien a répondu simplement et sincèrement à ces élèves aux yeux braqués sur lui, qui n’attendaient qu’une chose : que ce dernier présente sa pièce d’identité. Ainsi tout coopérant qu’il est, n’ayant pas le choix non plus, Jean d’Amérique s’est plié au règlement.

Moi, Jean d’Amérique…

Né en Haïti, à la campagne, à 11 ans il part pour la capitale haïtienne - Port au prince- où il est envoyé : « poursuivre ses études secondaires et supérieures » raconte-t-il. A 12 ans l’auteur perd sa mère, père absent. Bien vite il a dû pratiquer le code de la débrouillardise. C’est pendant ses pérégrinations dans cette ville mouvante et rythmée par le hip hop, que le jeune Jean va faire une rencontre qui va le marquer au fer rouge et ce, pour le restant de ses jours. La femme dont Jean est amoureux n’a ni voix, ni bouche, ni corps, ni d’yeux : mais c’est une chose cette femme ! Elle s’appelle : Littérature !

Ces sortes de rencontres qui changent une vie

Celui qui va devenir une figure de la littérature haïtienne et de la francophonie a découvert la littérature en écoutant de la musique, plus précisément en écoutant du rap and poetry -Rap-, cette musique aux paroles bien tranchées, à la poésie brute, directe. Importante précision ici, car il s’est passé quelque chose de décisif dans la vie de l’auteur.
En effet, si certains voient dans le rap une musique de « rue » de « voyou », de « paria », le jeune Jean, lui, durant son adolescence citadine, fut transformé et transpercé par ce style musical, où il voit et entend de l’harmonie, du courage, de la détermination, de la force. Bref, pour lui, c’est un tout autre discours qu’il tient de cette mélodie au rythme si percutant : « j’étais fasciné de voir comment ils [les rappeurs] réussissaient avec leur musique à inverser la tendance, pendant que la société dominante les rejetait, eux, ils arrivaient à convaincre le peuple, le rap animait toutes les lèvres, et même si ceux qui les marginalisaient ne les écoutaient pas, néanmoins ils étaient contraints d’entendre parler d’eux, et enfin ils finissaient par reconnaître et admettre leur présence, et ça, ça m’a donné un message d’espoir. Je voyais mon reflet à travers eux et j’ai commencé à écrire. », raconte l’auteur, qui, comme pour faire (re)vivre cette époque, signe son premier recueil poétique au titre très provocateur La petite fleur du Ghetto. Comme pour dire haut et fort sur les toits de cette capitale faisant l’objet de toutes sortes de stigmatisations que dans les ghettos, il y a effectivement des fleurs qui fleurissent, et ce même si la courte saison des pluies ne joue pas en leur faveur. Elles, elles ont appris à faire sans, pour se remettre à l’arrosage de leur sang, à l’image de leurs fleuristes ; lesquels de même sont tués par les balles perdues du gouvernement mais qui malgré tout continuent à respirer, à gronder, à mugir, à faire retentir « la rage de vivre ». Jean a compris que lui aussi pouvait entamer ce chemin et dire ce qu’il avait à exprimer, confie-t-il aux étudiants du lycée Félix Éboué.

A la recherche d’un lieu convenable

Après son illumination par le rap, il lui a fallu une autre rencontre, ou du moins un autre rencart avec sa bien-aimée, dans un lieu non choisi au hasard, un coin charmant où règne un silence louche, où souffle un vent secret et timide, comme si le couple avait besoin, et cherchait sa tranquillité, son havre d’intimité. Cependant, nouveau dans la capitale – il ne faut pas l’oublier -, Jean n’a pas vraiment de repères mais il est conscient qu’il lui faut quelque chose de beau, de chic pour asseoir sa dame, alors il quête.
Et bien vous savez quoi, le lauréat du Prix René Philoctète de 2015 n’avait pas besoin de chercher midi à quatorze heures car à chaque fois qu’un prodige va/doit naître cela se réalise. Jean d’Amérique, tel Albert Camus au siècle passé, à la différence peut-être qu’il n’était pas seul, mais accompagné de professeurs qui vont le conduire dans la petite bibliothèque d’à côté où il a déchiré, dévoré, avalé… et là, fin du suspense, Jean Celvius y conduit sa cavalière.
Le coin parfaitement trouvé, jeune, une envie « viscérale », grandissante de connaître de fond en comble son heureuse élue, Jean n’a jamais quitté la bibliothèque, son lieu de refuge. Tout comme cette femme qui lui a donné les mots nécessaires pour dénoncer, revendiquer, changer le cours des choses, rêver un autre réel. Il confie aux étudiants que : « la littérature m’a permis de me réconcilier avec moi-même, m’a permis d’envisager un autre monde, elle m’a permis de franchir les frontières, de refuser ce monde-là qu’on me donne et en créer un autre à mon gré, un autre plus humain, un autre plus poétique, un autre où l’on entend le « c’est assez » des laissés-pour-compte. »

Une annonce qui passe mal… très mal

Lorsqu’il annonce qu’il est amoureux et qu’il va quitter l’école pour vivre son grand amour sa famille ne comprend pas. On imagine son oncle ou sa tante, l’air ahuri, stupéfié, qui lui rétorque « ou fou Ti gason sa ? ». (Es-tu fou jeune homme ?) Mais sa décision est prise, il ne va pas revenir sur son choix, il est passionné – il l’est encore, attention ! – même s’il vit sur une île qui se situe à des milliers de kilomètres de la tombe de Montesquieu ou de Molière, sa sentence n’a pas été moins sévère que celle qui fut la leur jadis. En effet, en annonçant vouloir vivre de rien d’autre que POUR et non DE sa passion, eh bien on lui coupe les vivres et on le met à la rue. Là encore, le jeune Jean subit le sort d’autres illustres hommes de lettres comme lui.
C’est un nouveau coup dur pour le futur lauréat du Prix Heredia de l’Académie Française pour Rhapsodie Rouge, 2022. Lâché, délaissé, abandonné dans les rues de Port-au prince, « laissé pour compte comme les autres », pour vivre, le jeune Jean erre de maison en maison, chez cet ami là ce soir, chez cet autre demain. Sombre époque, pendant laquelle Jean vit mal. Mais jamais il n’a manqué d’aimer la littérature ; « même si toute la journée je ne mangeais pas, le fait de savoir que dans la soirée je pourrai lire un de mes textes, j’étais heureux, et la nourriture je n’en avais que faire » rajoute-t-il avec un sourire de satisfaction.

Certitude du succès ? même pas.

« Je n’ai pas attendu pour savoir si j’allais pouvoir en vivre »
Si Montesquieu ou encore Molière avaient la certitude qu’un jour leurs étoiles brilleraient, Jean, lui, nous explique qu’il ne s’inscrivait pas dans cette lignée. Pour lui la question du succès ne se posait pas au départ, il était juste nécessaire pour lui d’écrire, cela ne pouvait attendre. Il tenait à exprimer ce qu’il avait de plus profond en lui : sa colère, sa frustration, son envie de changer les choses par les mots ; cet homme pour qui être citoyen est un fait avant même d’être écrivain. Autant dire qu’il se contentait de vivre de sa passion, de ses revendications sans pour autant s’évertuer à écrire POUR des privilèges que cet art peut ou ne peut offrir.

Le succès est venu tout seul.

Aujourd’hui âgé de 28 ans, Jean d’Amérique venu tout droit de la France métropolitaine pour parler de sa littérature durant cette 12ème édition du salon du livre en Guyane, est rempli de satisfaction et de fierté quand il apprend aux étudiants de Félix Éboué que désormais : « je vis de ma passion, elle me permet d’être invité partout, c’est devenu mon véritable travail, moi, à qui on n’avait jamais présenté « écrivain » comme un métier, et bien, j’en ai fait le mien ».

Textes engagés, couronné de succès

Lauréat de plusieurs prix nationaux et internationaux, celui qui est présenté « comme une des étoiles rayonnantes de la relève de la littérature haïtienne » est apprécié et impressionne partout où il passe. Ses textes « engagés » nous font pleurer, espérer, rêver. C’est le cas dans Soleil à coudre, où il met en scène une petite fille qui nous apprend qu’espérer, rêver et accomplir est possible même si l’on vit dans les bas-fonds de ce Port-au-prince qui ne parle que la langue des balles avec toujours ce refrain misérabiliste de la pauvreté, en contraste étonnant avec une population résistante qui refuse et s’entête à ne mettre jamais un genou à terre.
Sa littérature, n’est certes pas une « ode à la misère », ni « un ornement pour parler de la misère » affirme-t-il. L’auteur dit écrire avec ce souffle poétique « pour espérer voir du changement » et dire tout haut qu’au « milieu de cette misère, des gens vivent, des âmes respirent » et c’est inacceptable que l’on omette cette réalité humaine là !
Jean d’Amérique est aussi celui qui met un pied dans l’histoire pour ressusciter des figures absentes dans le panthéon historique haïtien, afin de toujours utiliser la littérature pour ce qu’il appelle « sa construction politique par la littérature ». C’est ce travail fastidieux qu’il s’est évertué à réaliser dans Opéra Poussière, où il ramène pour nous « hanter » cette résistante anticolonialiste haïtienne Sanite Bélair, femme oubliée par l’histoire et effacée dans la mémoire collective. Celle-ci, méritant elle aussi sa célébration, son hommage, au même titre que le général Jean Jacques Dessalines, Toussaint Louverture, Alexandre Pétion ou encore Henry Christophe.

Questions/Réponses à Jean d’Amérique et remarque d’un étudiant

Plusieurs questions ont été posées lors de cette rencontre, parmi lesquelles, celle-ci : « étant donné que vous courez beaucoup de risques lorsque vous prenez position dans les médias, n’avez-vous pas peur des représailles, cela ne vous fait-il pas reculer ? » ce à quoi Jean d’Amérique a répondu sans hésitation « Non ! cela m’incite au contraire à m’exprimer davantage, si je me tais mes idées sont mortes, et moi tout autant. »

Pour ce qui est de son style d’écriture et surtout de sa manière très poétique de peindre la dure réalité de son peuple, un élève impressionné, lui fait remarquer : « Vous parvenez à dire la misère mais c’est de l’art. Ce à quoi l’auteur répond : « Je n’écris pas pour balancer toute cette souffrance mais pour l’effacer, et pour ce faire, il faut commencer par en parler. La poésie n’est pas un ornement. Mais une manière plus raffinée et donc plus efficace de dire les choses » ; plus loin dans son propos, il nous révèle : « [Qu’] il n’y a qu’avec du sang que je peux remplir une page » en écho avec une tribune publiée dans Libération.
A lire sur « Il n’y a qu’avec du sang que je peux remplir une page », par Jean D’Amérique – Libération (liberation.fr)

Les conseils de Jean d’Amérique aux futurs écrivains/écrivaines

Aux élèves du club Lecture-écriture, Jean d’Amérique n’a pas manqué de prodiguer ses conseils. Si son « n’ayez pas peur de prendre votre temps, ou même d’essayer » pouvait paraître classique et un peu convenu, Jean d’Amérique, à travers son histoire, son parcours remarquable et inspirant, aura marqué les esprits en rappelant que la passion est un feu qui ne s’arrête jamais de brûler, que c’est : « quelque chose qui vous anime, qui est en vous et qui ne vous quittera jamais ». Si on a une passion à 15 ans et si on ne la satisfait pas, ne soyez pas surpris que celle-ci revienne vous « hanter » à 40 ou 80 ans. Laissez donc s’exprimer cette passion que vous avez en vous.

Les étudiants du lycée Félix Eboué, particulièrement ceux qui font partie du club Lecture/écriture ont tout entendu et peuvent vous confirmer que « le passage de Jean d’Amérique en Amérique restera longtemps dans les mémoires ».

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